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Je me laisse paresseusement flotter à la surface de l'eau, dans le bassin Jacques Coeur, à la limite des roseaux qui bordent la berge. J'attends patiemment l'heure à laquelle les enfants et les mamies vont venir jeter du pain sec aux canards. Je quitterai alors mon état léthargique pour prendre part au festin. Depuis que ma famille a quitté les rives du Lez, nous n'avons plus de problème pour trouver notre nourriture, les promeneurs nous en distribuent plus qu'il ne nous en faut, la bio diversité du bassin nous fournit le reste. Ils ne devraient plus tarder maintenant. Les légers gargouillis de mon estomacs en sont la preuve irréfutable. Soudain, la paix du bassin est troublée par des cris, des remous et de grandes éclaboussures. A peine  le temps de me demander la cause de ce tsunami, je me retrouve au fond d'une grande épuisette, puis propulsée dans une cage avec plusieurs de mes congénères. Nous sommes tout hébétés et n'osons même pas nous débattre. Nous nous serrons pour nous donner du courage et nous réconforter. Puis les cages sont empilées dans une camionnette qui se met à rouler vers un grand hangar. Les cages sont alors déchargées et le tri commence. Après avoir pratiqué des examens vétérinaires, certains d'entre nous, porteurs de maladies transmissibles à l'homme, vont être euthanasiés, d'autres relâchés dans différents sites naturels de la Métropole. Je dois sans doute ma survie au fait que je suis en période de gestation. Pour moi commence alors un nouveau voyage en camionnette. Au bout d'un temps qui me parait très long, le véhicule ralentit et s'arrête en rase campagne, la cage s'ouvre et je suis brutalement plongée dans l'eau fraîche d'un petit ruisseau. Un bruit de moteur qui s'éloigne . Je me retrouve seule, complètement déboussolée, dans ce nouveau décor, auquel je vais devoir m'habituer rapidement. Dans mon état, je ne peux pas me permettre de me laisser aller, au risque de mettre en danger ma future progéniture. Malgré ma détresse, je suis quand même heureuse d'avoir retrouvé un milieu aquatique, cet élément naturel indispensable à ma survie...

Ça fait maintenant deux mois que j'ai débarqué dans ce nouvel environnement. Mon instinct sauvage est revenu petit à petit. Je m'adapte jour après jour, nuit après nuit à la vie dans la nature. J'ai la chance que mon espèce n'ait pas de prédateur, je n'ai donc pas à être constamment sur mes gardes. Le seul tracas qui commence à m'obséder, c'est que la sécheresse, qui s'est installée depuis de longs mois, fait se tarir le ruisseau et se raréfier la verdure nécessaire à mes énormes rations de nourriture quotidiennes. Déjà, en temps ordinaire, je mange beaucoup (près de trois kilos par jours). Mais là, en période de gestation, il m'en faut encore plus. Mon ventre s'arrondit , j'ai du mal à me déplacer. Mon instinct me dit que le terme approche. Il va me falloir trouver un lieu plus favorable pour accueillir sereinement mes bébés. Je ne dois plus tarder, tant que j'ai encore la force de creuser un nouvel abri pour ma famille à venir. Je me mettrai en route dès ce soir...

WP_20171110_007J'ai marché, marché, presque jusqu'à l'épuisement. J'ai fini par trouver une espèce d'oasis. Un coin de verdure entretenue par une grosse fuite à un branchement du BRL (arrosage agricole avec l'eau du canal du Bas Rhône). Il était temps que je fasse cette fortuite et accueillante découverte. J'ai utilisé mes dernières forces pour creuser un tunnel dans le fossé plein d'eau. Il n'est pas très profond pour l'instant, mais suffisant pour m'abriter le temps de ma mise bas. J'ai tout ce qu'il me faut sur place pour les premiers jours qui vont suivre. Je m'allonge alors que les premières douleurs me tordent le ventre...

Je m'accorde un temps de repos bien mérité, dans la quiétude de mon petit trou douillet,  pendant que  mes petits sont accrochés à mes tétines gorgées de lait. Je passe en revue dans ma tête toutes les corvées auxquelles je vais devoir m'adonner ensuite et savoure ce moment de calme tout relatif. Calme de courte durée. Des piétinements et trépignements au dessus de ma tête font trembler la terre. Des bruits  d'engins et d'outils me font me tétaniser sur place. Mes petits, sentant mon inquiétude, s'arrêtent de téter et se mettent à couiner à l'unisson. Chut, chut, ne faites pas de bruit surtout! Ne bougez pas! Faisons nous tout petits. Si on ne nous voit pas, on ne risque rien. Je prends sur moi et essaie de retrouver une respiration normale pour faire retomber mon stress. Rassuré, mon petit monde se remet à téter goulûment. Le temps passe lentement, si lentement. Puis les bruits s'arrêtent enfin. J'attends que tout redevienne totalement silencieux et je jette un oeil par l'ouverture du tunnel. Oh, non! L'eau continue à s'écouler, mais le fossé se vide...après au moins deux années où l'eau a été gaspillée sans discontinuer, la fuite vient enfin d'être réparée. C'est peut être un bien pour la planète, mais ça ne fait pas mes affaires, ça! C'est que j'ai dorénavant une famille à charge. Je me dois de trouver à manger pour entretenir ma montée de lait, et un point d'eau dans lequel nous immerger une grosse partie de la journée...

Cette fois-ci, mon déménagement va se trouver compliqué par ma petite troupe. Mes petits marchent bien mais pas trop longtemps. Je décide de couper à travers champs pour économiser du temps et de l'énergie. Attention les enfants! un petit fossé à traverser à sec, un talus à descendre façon toboggan pour le plus petit,et nous voilà arrivés...au paradis sur terre. Regardez moi tous ces beaux légumes; des blettes, des épinards, des salades. Miam, ils sont à la fois tendres et croquants! Fini le cauchemar quotidien de  trouver à manger. Avec une réserve pareille, mon lait va être super nourrissant pour mes bébés. Ils vont devenir vigoureux et autonomes en un rien de temps. Je n'ai plus qu'à trouver un point d'eau dans le coin. Je commence à penser que je suis née sous une bonne étoile. Je n'ai pas eu trop loin à aller. J'ai découvert une petite mare assez profonde. J'ai cru comprendre, à certaines traces laissées lors de son récent passage, que je vais devoir la partager avec un sanglier solitaire. Ça ne me fait pas peur, nous pouvons cohabiter sans problème du moment que chacun reste à sa place. Depuis ce jour, je jouis béatement de ma vie de maman, comblée et sans soucis. Tous les soirs, à la nuit tombée, un petit tour dans les potagers et retour rassasiée dans le trou creusé au bord de la mare...

DSC06997 (1)Au bout d'un mois et demi de ce régime d'ogresse, les légumes ratatinés par mes soinsDSC07002 (1)

commencent eux aussi à se raréfier. Il reste bien un endroit que j'ai évité jusque là, parce qu'il est clôturé de  barrières et d'un grillage. Maintenant que les grosses incisives de mes marmots ont poussé, il n'est plus question pour moi de les allaiter. J'ai donc prévu de tenter de forcer l'accès du jardin clos. Après en avoir fait le tour, je n'ai pas vu d'endroit par lequel il était possible de rentrer. Pas de problème, avec mes longues dents, je peux faire un trou dans le grillage. Et nous voilà dans la place. Regardez, mes petits, faites comme maman. Régalez vous avec le coeur fondant de ces  petits épinards tout tendres et de ces petites frisées. Pendant ce temps, moi, je vais manger les blettes trop dures pour vous. Et maintenant que je n'allaite plus, je peux aussi compléter mon régime avec ces beaux choux de Bruxelles. Pendant deux jours de pluie, nous passons  notre temps dans ce nouvel Eldorado, sans être dérangés par âme qui vive.

DSC06995La troisième nuit, mis en confiance, nous déboulons une nouvelle fois dans ce garde-WP_20180120_002manger providentiel. Mes petits, dans un soucis d'autonomie de plus en plus grande, s'éparpillent gaiement parmi tous ces légumes plus tentants les uns que les autres. Soudain, un bruit de déclic me fait sursauter et relever la tête. Un de mes marmots, le plus  gourmand de la fratrie, se retrouve pris au piège dans une caisse en fer. Là, je sens bien que mes dents, toutes grosses qu'elles sont, ne pourront pas m'aider à le sauver. Le coeur gros, je me décide à l'abandonner pour mettre la fratrie à l'abri. Pendant une paire de nuits, nous avons évité ce potager entouré de barrières. Mais comme c'est là qu'il reste encore de quoi nous sustenter, nous y faisons quand même un tour, avec la peur au ventre, en évitant soigneusement la boite à barreaux en fer . La faim est mauvaise conseillère...mais nous restons prudents, nous avons compris la leçon. Je ne sais pas si mes petits sont armés pour la vie. Ils ont ainsi appris les dures lois de la cohabitation avec les humains. Ils vont bientôt s'émanciper et partir former à leur tour une famille. J'espère leur avoir transmis le savoir de notre espèce nécessaire à leur survis dans ce milieu hostile. J'ai rempli mon rôle de mère avec eux, je vais pouvoir penser à me reproduire à nouveau...afin d'agrandir notre déjà trop nombreuse famille de ragondins...